Ayumi Nabata : interview

Ayumi Nabata, compositrice, assise dans un canapé


Pourrais-tu nous nous décrire brièvement ton parcours musical, tes études ? Comment as-tu rencontré la composition et la musique dans ton enfance?

Je suis japonaise, née à Osaka et enfant de musiciens. Ma mère est pianiste, ma tante aussi, ma grand mère également, finalement tout le côté de ma mère. Du côté de mon père, pas du tout!

Il y avait un piano à la maison, ma mère m’a conseillé de commencer par le violon et je me suis dit «  pourquoi pas ! », j’avais trois ans. La professeur était super mais elle disait que je ne travaillais pas. Quand j’étais petite, comment dire… j’étais une enfant un peu étrange ou alors… dans la lune.

Par exemple, ce qui m’intéressait, c’était ce qu’il y avait tout autour de moi. On travaillait le violon devant un miroir et je regardais le miroir, j’étais fascinée et pas du tout concentrée pour le violon… Finalement on m’a viré vers quatre ans, je crois. Ma mère a dit – tant pis, fais le piano si tu veux. Je me suis mise un peu comme ça au piano. J’improvisais et puis vers six ans, j’ai commencé à travailler avec ma grand-mère, puis avec ma tante vers 13, 14 ans. À 18 ans, je suis venue étudier à Paris et quelques années après, à Bruxelles.

Il y a à peu près une dizaine d’années, j’ai perdu ma petite sœur. Elle était venue étudier à Gand le piano. C’était une personne très très importante pour moi. Elle a eu une rupture d’anévrisme, et comme ça, du jour au lendemain, elle a disparu. Je comprenais vraiment pas pourquoi une chose horrible arrivait dans ma vie. C’est là que je me suis mise à composer. Je voulais écrire depuis longtemps, mais c’est là que j’ai vraiment décidé d’écrire, d’exprimer ce que je ne comprenais pas.

À ce moment-là, j’ai décidé de voyager en voyage en Inde, toute seule pendant un mois. Et c’est juste après ce voyage que j’ai écrit une première pièce, Indian Fantasy pour piano solo, j’étais vraiment autodidacte.

C’est vraiment très mal écrit et je suis intimidée de montrer ces pièces même à moi-même… mais c’est un évènement vraiment très important pour moi. Ce n’est pas un opus 1, mais plutôt une pièce que je garde pour moi ( « Quand je me suis mise à composer ») . Je l’ai interprétée pour mon récital de piano, il y a 10 ans.

Interprètes-tu souvent tes pièces?

Disons qu’il y a des pièces que j’ai envie d’interpréter moi-même, et des pièces pas du tout. C’est une émotion particulière qui se dégage quand on interprète soi-même ses pièces, c’est trop personnel, trop sensible. J’interprète la partie de piano si je n’ai pas le choix, bien sûr.

Le piano a t-il eu un impact sur tes compositions?

Oui, dans un bon sens également. Étant pianiste, j’ai commencé à composer au piano, mais à un certain moment je me suis rendu compte que j’utilisais tout le temps les mêmes « formules » mélodiques. Cela arrive quand on part de l’instinct, d’un côté « physique » à l’instrument. À un moment j’ai voulu m’en éloigner, travailler à la table n’était pas une très bonne idée pour moi car cela bloque mes idées. Ce que j’aime, c’est imaginer une sorte d’atmosphère. Tous les matins, imaginer jusqu’à ce que cela devienne concret, puis je commence à écrire une sorte de plan. Le piano vient après, pour vérifier les accords ou certaines mélodies. Depuis quelques années, le piano n’est plus l’outil qui me permet de développer mes idées. D’ailleurs, je sens que c’est difficile d’écrire pour cet instrument. L’écriture, c’est finalement un mélange de diverses approches. J’aime commencer par imaginer une atmosphère, comme du vent ou une odeur. Le problème avec le piano, c’est qu’il est très concret, à cause des marteaux notamment… Mon mari est violoncelliste, peut-être que maintenant, mon imagination vient davantage des instruments à cordes. Toutefois, je me suis éloignée de ces habitudes d’écriture pianistique, je pourrais peut-être me remettre à composer pour cet instrument.

As-tu une méthode de travail pour affronter la page blanche?

J’essaye d’imaginer tous les jours une image, en me réveillant, peut-être pendant trois semaines. Au début c’est vraiment quelque chose de flou, comme un rêve. A partir du deuxième matin, je vais essayer d’imaginer la même chose et je vais voir si cela a changé ou pas. Je fais ce travail d’imagination tous les matins, jusqu’à ce que cela devienne concret – c’est une image, pas encore le son.

Ton travail sur l’imagination vient-elle de ce moment de demi-sommeil au moment du réveil?

Oui, c’est une méthode qui vient de mon professeur au KCB (Peter Swinnen). Son premier cours n’était pas du tout comme un cours de composition mais plutôt une réflexion psychologique. Il est arrivé dans dans la salle et il a commencé par poser des questions auxquelles je devais répondre en trois secondes, instinctivement. Par exemple, quel compositeur aimes-tu? Pourquoi? Quelle littérature aimes-tu ? Pourquoi ? (etc). Finalement, il posait ces questions parce qu’il voulait savoir ma personnalité, quel genre de personne je suis…

Apparemment pour lui, je suis liée à la littérature, la peinture et l’art, les inspirations liées à tous les arts. D’autres étudiants ont répondu totalement autre chose, comme les mathématiques, la sociologie, etc. Après cette première rencontre, il m’a proposé d’écrire une pièce autour de trois images et celles-ci devaient être très différentes. Elles devaient évoquer quelque chose de très fort comme la colère ou la peur, que notre corps puisse ressentir, réagir. Cela doit être lié à nos émotions pour toucher le public. Je suis vraiment sûre que cette méthode-là crée un véritable impact. J’étais très contente de découvrir cette technique – imaginer tous les matins, je pense que ça vient de là aussi. Cela doit mûrir, au début ce n’est pas assez fort, il faut le faire vivre et revivre tous les matins. Que cela devienne concret, la première phase de l’imagination et de l’inspiration. Puis vient le plan, je peux vous montrer quelques exemples (cf image).J’écris une sorte de dessin/plan avec un minutage.

Décrivant son esquisse :

C’est un peu comme des points, ici davantage comme une rivière, ici c’est plus léger, et le noir c’est davantage de noise (bruit), etc. C’est une pièce pour orchestre.

Tes influences?

Tout d’abord, j’ai envie de dire que mon professeur, je ne l’ai jamais rencontré bien sûr, est Takemitsu. C’est un compositeur incroyable et un grand écrivain (poèmes, littérature). Peut-être que ses livres ne sont pas traduits en français, mais il existe des traductions en anglais. Un grand livre aussi (ses interviews) où il y a toutes ses inspirations. Celui-là, je le lis vraiment tout le temps avant de composer. Je regarde beaucoup ses partitions. Il écrit de manière très poétique, c’est quelqu’un de très délicat et de chaleureux, de très gentil, il avait plein d’humour. Je ne l’ai jamais rencontré, mais c’est comme s’il était toujours à côté de moi, c’est étrange. Voilà pourquoi je dis qu’il est mon professeur, je m’inspire de sa manière de penser. Je suis quasiment sûre qu’il faisait le même genre de travail, il aimait bien la peinture aussi, il adorait Odilon Redon, et je l’adore aussi!

Une fois que j’ai rencontré le monde du spectralisme, j’ai commencé à vraiment aimer Grisey, j’ai lu sa biographie, nous sommes nés le même jour! Puis j’ai écouté Saariaho. Je pense que musicalement il y a beaucoup de pièces d’elle qui m’ont inspirée, ses interviews aussi. Dans nos générations, je peux citer Clara Iannotta que j’admire beaucoup. Sa manière d’écrire est incroyable, très précise, avec beaucoup d’imagination et esthétiquement c’est très beau. Elle m’a beaucoup inspirée, j’ai assisté à sa masterclass au KCB pendant le confinement. Elle a parlé de sa composition MOULT, autour d’araignées en train de sortir de leurs cocons. Très symbolique, comme un humain enfermé dans sa coquille, mais qui décide de sortir de son confort, c’est vraiment ce son là. Il faut l’écouter avec le bon casque, on croirait entendre des insectes (c’est mon image)! Au début quand j’ai découvert la pièce, j’étais sûre que c’était de l’électronique et après elle a dit non, c’est l’orchestre uniquement, j’étais vraiment étonnée. Apparemment elle a été inspirée de sons électroniques mais elle a essayé de vraiment tout transférer aux instruments acoustiques.

Clara travaille beaucoup pour la place des compositrices. J’ai lu son Statement Fifty Fifty, je vous le partage, ça permet de montrer la réalité des compositrices. Je l’admire beaucoup !

J’ai envie de citer Annelies Van Parys, j’ai eu la chance d’étudier avec elle dans le cadre d’une résidence à laquelle j’ai participé récemment. Elle est très professionnelle, c’est normal, mais c’est important, on le voit quand on lit ses partitions, elle transcrit très bien ce qu’elle veut exprimer. Chez Annelies, on comprend tout dès la première lecture. Elle m’a beaucoup conseillé sur l’écriture, l’aspect concis des termes sur les partitions, même s’il n’y a pas de convention internationale, elle arrive à rendre très compréhensible ce qu’elle veut transmettre, son idée sonore. Elle représente une sorte de modèle de partition pour moi.

Comment as-tu fait pour te retrouver en moins de 10 ans à écrire une partition qui semble peut-être assez proche du spectralisme alors que tu avais sûrement l’habitude de travailler d’autres types de pièces en tant que pianiste? Qu’est-ce qui permet cette évolution?

Le spectralisme est davantage une inspiration. En écrivant l’Oiseau bleu, je me suis dit que j’avais trouvé ma voie. Avant je me je me voyais juste comme une étudiante en composition qui cherche tout le temps sa voie et écrit des exercices de style.

Au conservatoire, on a commencé par le dodécaphonisme, puis l’aléatoire (Game pieces), puis le spectralisme et d’autres courants. J’ai écrit un opéra pour enfant où j’ai commencé à utiliser l’aléatoire comme dans la pièce Cobra de John Zorn et j’ai peu à peu découvert ces différents mondes sonores.

Mon professeur, Peter Swinnen n’a jamais corrigé mes partitions, j’ai eu beaucoup de chance. Il n’a jamais effacé mes notes. Dans le passé, ce type d’enseignement prévalait. A mon avis, cette manière d’instruire casse la personnalité. Nous sommes tou.te.s différent.e.s, notre écriture est par conséquent différentes, c’est une richesse et nous devrions être ouvert à l’échange, dans un partage des possibilités instrumentales et stylistiques, dans le respect de l’unicité de chacun.

Pourrais-tu nous parler d’expériences qui t’ont marquée, avec des musiciens, des ensembles, des collaborations ?

Mes inspirations viennent d’abord de la littérature. J’ai collaboré deux fois avec les danseuses. J’ai aussi écrit une pièce interdisciplinaire pour des enfants non-musiciens, une danseuse, un piano et un violoncelle. C’était un projet soutenu par la Drac en France, une sorte de ministère de la culture qui nous a soutenus pour faire ce projet. J’ai changé mon angle d’écriture à ce moment-là, ma manière de penser. La question était, Comment peut-on travailler avec des enfants qui ne lisent pas la musique? C’était vraiment un challenge pour moi, l’idée des Game pieces (rencontre entre l’improvisation et les règles) est venue à ce moment-là. J’ai écrit des signes, comme pour le langage des sourds-muets. Il y avait par exemple une scène où des enfants jouent sur de l’eau, il fallait mimer, créer un signe pour que les enfants rendent sonore ce geste sur l’eau. J’ai complètement changé ma manière de penser! Je me suis rendu compte que les enfants qui n’ont pas appris à la lire la musique ou à jouer d’un instrument étaient beaucoup plus « musicaux » que moi! Ils sont une grande source d’inspiration! Je dis cela aussi car je viens d’avoir un bébé, en la regardant, je vois qu’elle crée toujours de nouveaux sons et elle s’émerveille. Nous devons garder ce rapport au son, à la surprise. C’est ce qui fait de nous des compositeur.ices.

Il y a des pièces où j’ai écrit pour piano solo et récitant, danseuses et pièce électronique, saxophone j’ai collaboré avec de nombreux artistes.

Quel sens donnes-tu à l’acte de créer?

C’est quelque chose d’indispensable pour vivre, même s’il n’y avait pas de projets j’écrirai. Pour qui je ne sais pas, pour moi-même probablement car cela me fascine.

J’ai besoin de m’exprimer, peut-être pas avec les mots, je suis trop timide pour cela. Petite toutefois, j’écrivais un journal, j’aimais bien écrire un peu de manière surréaliste. Aujourd’hui encore, pour choisir un titre, je donne place à l’aléatoire, je prends un mot d’un livre – pourquoi pas? – Un autre mot trouvé au hasard et je compose un titre un peu dadaïste ? Je m’amuse avec l’I.A aussi, l’autre jour j’ai pris un poème de Paul Eluard et un poème japonais traduit par l’I.A et j’ai demandé à l’I.A une rencontre des deux textes dans un style surréaliste.

Es-tu sensible à la question des femmes de manière générale dans l’histoire de la musique? Que penses-tu des quotas ? De la visibilité des compositrices?

C’est encore délicat… Par exemple, il y a pas longtemps, on m’a demandé d’écrire une pièce. La personne cherchait une compositrice. J’ai dit « oui, as-tu écouté mes pièces? » Il était un peu hésitant et j’ai compris qu’il cherchait surtout une compositrice. Certes il y a 30 ans, cela ne serait pas arrivé, avoir la chance d’écrire pour une commande en tant que femme, mais fait de cette manière là c’est un peu étonnant. Est-ce que la personne qui a prononcé cette phrase s’en rend compte? Je ne veux pas recevoir une commande parce que je suis une femme… mais pour ma musique !

Une autre situation qui m’a mise mal à l’aise, c’était envers une collègue de la classe de composition il y a une dizaine d’années lors d’une masterclass, un compositeur a regardé sa partition et a dit « c’est typiquement l’écriture d’une femme ». Bien sûr nous étions choqué.es dans la salle mais il a continué ce genre de remarques et de critiquer son travail à travers ce prisme…

Il y a des concours de composition destinés aux femmes, ce qui est bien mais en même temps c’est un peu difficile à accepter. Il faut lire le testament de Clara Iannotta pour mieux comprendre.

Quels conseils donnerais-tu à des jeunes musicien.es qui souhaiteraient se tourner vers des études en composition?

De continuer à douter, de reprendre la confiance, d’accepter cet aller-retour. Il y a beaucoup de compositeurs qui pensent « Mon dieu, je ne trouve pas mon style, j’ai pas encore mon style, je ne trouve pas ma voie (etc) ». C’est vrai qu’en traversant les différents exercices de style lors de nos études, on peut se demander où nous nous situons… finalement il s’agit de techniques, d’outils, de moyens pour s’exprimer. Ce qui est important c’est ce qui nous meut à l’intérieur, qui insuffle la création, ce qu’on a envie d’’exprimer, c’est ça le plus important. Il faut accepter l’aller-retour entre doute et confiance et ne pas avoir peur de continuer à écrire, je pense. Nous sommes compositeur.ices parce que nous continuons à écrire.

Est-ce que tu voudrais nous parler de projets futurs?

Je suis en train d’écrire pour le Quatuor Naka qui vient de gagner Supernova. C’est une pièce d’une dizaine de minutes qui sera jouée à la fin du mois de mai. Pour l’occasion je me suis inspirée d’un poème japonais très ancien. Cela parle de la transformation des pétales de cerisiers. Les pétales tombent, la vie s’arrête, mais bientôt ils seront arbres. La perte devient l’espoir, dans un mouvement perpétuel et cyclique.

J’ai aussi eu une commande pour un orchestre en 2027, d’ailleurs je commence le travail d’imagination tous les matins !

Ce n’est pas évident de travailler plusieurs pièces en même temps ni le piano et la composition. Souvent, c’est par période, j’organise, je sépare les deux. Il y a encore d’autres pièces qui viennent un peu plus tard, pour deux ensembles en Belgique. Par contre, j’écris beaucoup avec des mots ce que j’ai envie d’exprimer dans les pièces, dès que je marche, je voyage, j’écris dans mes cahiers, sur l’iPad, parfois aussi sur le frigo! J’aime bien le bordel car j’aime bien retrouver des choses que je pensais avoir perdues. Si c’est perdu, c’est pas grave, je me dis que ce n’est pas important. Mais si je le retrouve, c’est intéressant. Je fais exprès de laisser certains documents s’éloigner un peu afin de les retrouver plus tard.


Arrives-tu à écrire tous les jours?

Je ne peux pas dire que j’ai le temps de composer comme je veux car j’enseigne et j’ai une enfant. Mais dès que je prends le train, je peux lire et développer mes idées. C’est une façon de penser, quand on pense que on a pas le temps, c’est sûr qu’on a pas le temps. On peut créer et si on doit créer. Et même si on a seulement 15 minutes , ces 15 minutes deviennent élastiques.

Avant, je pensais que j’avais toute la journée pour écrire, mais la composition n’avançait pas. Maintenant, j’ai une heure quand ma fille dort et je me concentre pleinement pendant cette heure !

Pour découvrir quelques une de ses oeuvres :

Interview réalisée par Juliette Recasens

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