Auteur/autrice : Amélie Georges

  • 8 mars 2026 : un espoir pour les compositrices ?

    8 mars 2026 : un espoir pour les compositrices ?

    Une tribune de Julie Rozé,
    fondatrice du Musique Femmes Festival
    et cofondatrice de l’asbl Compositrix


    Qui peut nommer le nom d’une seule compositrice ?
    Tout le monde connaît Mozart ou Beethoven, personne ne connaît (Cécile) Chaminade ou (Marianna) Martinez.

    Ce mois de mars 2026 à Bruxelles, plusieurs salles programment des compositrices. Bozar, Flagey, l’atelier Marcel Hastir, le Music Village proposent des concerts consacrés tout ou en (petite) partie à des compositrices comme Nadia et Lili Boulanger (à Bozar le 8 mars), Cécile Chaminade (à Bozar le 15 mars) Rebecca Clarke (à Flagey le 22 mars). Découvrez notre compilation des concerts coup de cœur ici.

    Cette programmation encourageante, due à la Journée internationale des droits des femmes le 8 mars, est-elle significative ? Si le féminisme est une notion dont on a l’impression qu’elle infuse la société, est-ce réellement suivi d’effets dans le domaine de la musique classique ?

    Si on se fonde sur le rapport de Scivias 2025, seulement 8% des œuvres programmées dans les grands festivals de musique classique à contemporaine en Belgique sont des œuvres de compositrices. Scivias a été fondée en 2019 à l’initiative de sept organisations actives dans la musique en Fédération Wallonie-Bruxelles pour inspirer un changement dans la représentation des personnes sexisées dans le secteur musical en Fédération Wallonie-Bruxelles.

    Et ce rapport note un léger recul par rapport à 2024. Une évolution négative constatée d’ailleurs dans tous les domaines musicaux :

    “En 2025, la présence des personnes FINTA (femmes, intersexes, non-binaires, transgenres et agenres) sur les scènes des festivals belges a reculé de 0,3 % par rapport à 2024. Une évolution négative, qui témoigne d’un essoufflement préoccupant après quelques années de progression trop timide.” “…(la place) des compositrices jouées baisse de 1,9% par rapport à 2024.”³

    Le 8 mars a longtemps été un non évènement pour les salles traditionnelles. Ainsi, le 8 mars 2023 à 20h, Bozar programme Mozart et Strauss. Le 8 mars 2024 à 20h, Rachmaninov et Brahms, et le 8 mars 2025 à 20h, Mahler. Enfin, le 8 mars 2026, un dimanche après-midi à 14h, Nadia Boulanger est programmée ! Nous ne pouvons qu’espérer que c’est le début d’une nouvelle ère de programmation qui inclurait les compositrices au même titre que les compositeurs. Malheureusement, il faut s’armer de patience pour trouver un nom de femme parmi les programmes classiques des grandes salles, et pour reprendre la conclusion que tire Scivias, sans volonté politique, il est probable qu’une équité des genres dans ce domaine restera un vœu pieux.

    Des initiatives en faveur de la présence des compositrices dans la musique classique voient de plus en plus le jour en Belgique, mais portées par de petites structures de programmation. Les concerts Escapades (Music Project for Brussels) ont fait un concert dédié aux compositrices en mars 2023, Chamber Music for Europe également en novembre 2023, j’ai moi-même initié un collectif qui leur est consacré, “Compositrix” constitué en ASBL depuis 2024, ainsi qu’un festival “Musique Femmes Festival”, créé en 2023… Ces initiatives ne peuvent être prises en compte par le rapport de Scivias car bénéficient de moins de 10 000 euros de subside de la part de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

    J’aimerais mentionner au passage que pas un de ces concerts ou de ces festivals ne ressemble à un autre. Et qu’ils sont tous de grande qualité. À ceux qui en douteraient, il faut l’assurer : il y a de la matière à faire de magnifiques concerts avec des œuvres de compositrices.

    Pourquoi donc cette frilosité de la part des festivals de grande envergure ? Pourquoi ce pourcentage à un seul chiffre ?

    Le goût du public peut-être ? Puisque qu’on a tendance à aimer ce qu’on connaît, celui-ci est logiquement attiré par les œuvres célèbres, et il faudra sans doute des années pour qu’un mélomane puisse reconnaître une œuvre d’Amy Beach (1867-1944) ou de Germaine Tailleferre (1892-1983).

    Certes, les compositrices actuelles sont programmées et reconnues dans quelques festivals et certains concerts avant-gardistes. Il y a des gens pour dire que mieux vaut se concentrer sur elles, et tant pis pour leurs non-illustres prédécésseuses.

    Mais jeter aux oubliettes des génies féminins, c’est prendre le risque de piétiner la fibre créatrice de tout un genre. Car ces compositrices du passé, malgré le fait qu’elles étaient souvent épouses et mères, malgré le peu de lumière qu’on leur a accordé de leur vivant, ont trouvé la force d’écrire des sonates et des concerti. Faudrait-il les laisser croupir encore dans les caves de l’universel ? L’inconscient collectif, influencé par des siècles de domination masculine, nous dit : les femmes ne peuvent pas créer d’œuvres artistiques, elles donnent déjà la vie; elles ne peuvent pas prétendre au “génie” – terme inventé fin XVIIIe siècle.

    Jacques Brel disait : “L’homme est un aventurier. Les femmes sont immobiles, elles veulent nous prendre au piège, elles veulent pondre un œuf » Cette phrase nous renseigne sur deux choses : l’image que la société dans laquelle Jacques Brel évoluait renvoyait des femmes; et le fait que les musiciens, si géniaux soient-ils, ne sont pas toujours très progressistes. Ils ont donc pu freiner, inconsciemment ou non, l’ascension de leurs collègues femmes. Car des femmes aventurières, des femmes qui voyagent, qui bougent et qui créent, il y en a plein, il y en a eu plein, il y en aura plein. Ne pas le voir, c’est faire porter à la moitié de la population un corset bien serré. Ce même corset qu’elles ont jeté au début du siècle dernier !

    Les œuvres de femmes ne sont pas moins bien que celles des hommes au motif qu’ils auraient une supériorité quelconque dans le domaine de l’Art. La seule supériorité dont ils ont bénéficié jusqu’à présent a été celle du temps imparti: l’homme a pu être tout entier dévolu à son travail car à côté de lui la femme s’occupait de la basse intendance chronophage (ménage, cuisine, enfants en bas âge).

    Ce temps-là, on l’espère, s’éloigne de jour en jour. On espère fort qu’il ne reviendra pas. Un des moyens de lui dire adieu est peut-être de laisser au génie féminin – à commencer par le génie musical – la place qu’il mérite.

    Julie Rozé

    Fondatrice du Musique Femmes Festival et cofondatrice de Compositrix ASBL
  • Concerts coup de cœur – Mars 2026

    Concerts coup de cœur – Mars 2026

    Les membres de Compositrix vous proposent une sélection de concerts à Bruxelles autour de compositrices classique et jazz.

    Musique classique

    Le vendredi 6 mars à 20H, à l’Abbaye de la Cambre, découvrez le Stabat Mater de Clémence de Grandval (1828-1907) avec le Choeur Wallonie Bruxelles et Anthony Vigneron organisé par l’asbl Les Grandes Heures de la Cambre.

    « C’est une œuvre d’une rare intensité spirituelle, composée pour chœur , solistes interprétée au piano et accordéon elle déploie une large palette sonore d’une grande richesse : lignes vocales souples et expressives, harmonies lumineuses, climats dramatiques subtilement dosés.
    Écrite dans la lignée de Dvorak ou Rossini, mais avec cette sensibilité française où s’allient émotion , noblesse et clarté. »

    Le dimanche 8 mars, Bozar rend hommage à Nadia et Lili Boulanger :

    • 14H : Lecture-récital par la musicologue et pianiste Anne de Fornel sur Nadia Boulanger, suivie d’un film sur la vie de cette pédagogue, organiste, compositrice et cheffe d’orchestre influente.
    • 17H30 : récital intimiste par Lucile Richardot, Anne de Fornel et Emmanuelle Bertrand. « Les miniatures stylistiquement raffinées de Nadia – dont des extraits du cycle de mélodies Les Heures claires – s’allient aux traits harmoniques audacieux de Lili. »

    Le lundi 9 mars à 19H, à la salle Fiocco au Théâtre Royal de La Monnaie, concert des Femmes Maestros 25 ans – Femmes cheffes d’orchestres. Orchestre I Musici Brucellencise avec 4 cheffes invitées : Nathalie Muspratt, Kanako Abe, Clara Baget, Zofia Wislocka et Eliane Reyes comme soliste. Au programme : Zyman, Britten, Akutagawa, C. Schumann. Présentation : Frank Pierobon.

    Le samedi 14 mars à 20H à l’Atelier Marcel Astir, Cansu Sanlidag présente des oeuvres de Janacek, Liszt et Amy Beach dans son récital intitulé WAR & PEACE.

    Le dimanche 15 mars à 19H à BOZAR : le Trio Sitkovetsky présente des oeuvres de Chostakovich, Beethoven et Chaminade.

    « Audacieux, inquiétant et tout simplement génial, le Trio pour piano n° 2 de Cécile Chaminade ne fait pas (encore) partie du répertoire établi, mais mérite autant d’éloges que lors de sa création en 1887.

    La compositrice française a d’ailleurs été encouragée par Saint-Saëns, Chabrier et Bizet à poursuivre sa carrière malgré l’opposition de son père. Son trio baigne dans la tradition française et romantique. »

    Le samedi 21 mars à 20H à BOZAR, le Belgian National Orchestra présente un concert contemporain dont une oeuvre de Caroline Shaw : « And so », parmi des oeuvres de Max Richter, Luciano Berio, Henryk Mikolaj Górecki, etc.

    Le dimanche 22 mars à 15H30 à Flagey, Sylvia Huang et Jonathan Fournel interprètent Midsummer Moon, une perle impressionniste de Rebecca Clarke où résonnent des influences de Scriabine, Debussy, Vaughan Williams et des chants folkloriques anglais. En regard, ils proposent la Deuxième Sonate pour violon de Grieg, un mélange étincelant de danse norvégienne, de lyrisme et d’expression nationale.

    Jessie Montgomery © Jiyang Chen photography

    Le dimanche 29 mars à 19H à Flagey, le Brussels Philharmonic & Abel Selaocoe présentent un programme qui fait la part belle aux compositrices et à la création. Au programme : Ethiopia’s Shadow in America de Florence Price et These Righteous Paths : Concerto pour violoncelle (première belge) ainsi que Coincident Dances de Jessie Montgomery.

    « La musique de Jessie Montgomery est aussi galvanisante que nourrie d’une profonde conscience sociale. Pour l’artiste du festival Abel Selaocoe, elle a composé le concerto pour violoncelle These Righteous Paths, une œuvre empreinte de deuil en mémoire de sa mère. La pièce se tourne à la fois vers le passé et vers l’avenir : elle évoque l’héritage ancestral de la diaspora africaine dans la culture afro-américaine tout en ouvrant un espace pour l’espoir et la mémoire. »

    Concerts jazz

    Mercredi 4 mars à BOZAR à 20H30 : Meshell Ndegeocello

    « Depuis son premier album Plantation Lullabies (1993), la bassiste Meshell Ndegeocello s’est imposée comme une artiste porteuse d’un message. Il en va de même sur son dernier album No More Water : The Gospel of James Baldwin (2024), son deuxième sur le légendaire label Blue Note Records, où elle rend hommage à des penseurs et écrivains afro-américains tels que James Baldwin et Audre Lorde. Le résultat est un album riche et multicouches où des sujets comme la sexualité, la religion et le racisme reçoivent une traduction musicale foudroyante. Sans effort, Ndegeocello manœuvre entre le spoken word (Baldwin Manifesto I & II), le groove (Pride I & II) et un hommage subtil et poignant aux chants protestataires des années 60 (The Price of a Ticket). Venez découvrir pourquoi No More Water a été immédiatement récompensé par un Grammy, celui du meilleur album de jazz alternatif. »

    Meshell Ndegeocello

    Jeudi 5 mars à 20H au Baixu : Grażyna Bienkowski présente avec On the Edge of Sylvia son 4ème album entre jazz et songwriting. « A la croisée de ses influences musicales, la figure littéraire de la poétesse américaine Sylvia Plath en est le fil rouge. Opus très personnel dans lequel Grażyna est singer-songwriter, compositrice, pianiste et productrice , On the Edge of Sylvia est une véritable B.O. littéraire où musique instrumentale et chansons au lyrisme anglo-saxon confirme le lien séculaire entre musique et poésie. Un voyage dans la création d’une femme rendant hommage à une autre femme fait de 12 titres complètement originaux où des chansons en anglais chapitrent des plages instrumentales à veine jazz en trio. »

    Le vendredi 20 mars à la Jazz Station : sortie d’album de Hetty Kate

    « Installée à Paris, la chanteuse de jazz australienne Hetty Kate présente Spring, Vol. 1, premier volet de Jazz in Four Seasons, un projet de quatre albums enregistrés sur différents continents. Captant l’esprit du printemps, l’album mêle standards soigneusement choisis et élégance vocale. »

    Dimanche 22 mars à la Jazz Station : jam session en présence d’Elisa Samoy

    Samedi 28 mars à BOZAR : Batômb batômb : Songs we call Home

    « L’automne dernier, la chorale bruxelloise Les Invisibles (La Voix des Femmes Sans Papiers) a échangé des histoires et des chansons sur l’intimité et l’universalité du « chez-soi ». Elle a été accompagnée dans cette démarche par l’artiste Antje van Wichelen, la soprano Claron McFadden et l’artiste sonore Rokia Bamba. Pendant ce concert captivant, vous découvrez le résultat de leur création commune. »

    La « Femina Jazz Week » au Music Village

    6 concerts dédiés aux femmes lors de la semaine du 8 mars, journée internationale de lutte pour les droits des femmes.

    • Mardi 3 mars à 20H30 : Audrey Dechèvre quartet (concert gratuit) avec Elodie Blume – voice, Jessica Icket – piano, Alice Leal Loparic – upright bass, Audrey Dechèvre – drums, compositions
    • Mercredi 4 mars à 20H30 : Muse Echoes (Vigdis Elst – voice, violin, Lucy Tasker – clarinet, bass clarinet, Natasha Vew – piano, voice, Alice Leal Loparic – doublebass, Audrey Dechèvre – drums)
    • Jeudi 5 mars à 20H30 : 3 WOM3N avec Marie-Sophie Talbot: Voice, Piano, percussion, Tamara Mozes: Voice, Piano, Marylène Corro: Voice
    • Vendredi 6 mars à 20H30 : 4 Women avec Natacha Wuyts : Voice, Anne Wolf : Piano, Griet Grypdonck : double bass, Magy Tyson
    • Samedi 7 mars à 20H30 : Margaux Vranken Invites Vanessa Matthys (Margaux Vranken (piano), Vanessa Matthys (vocals), Trui Amerlinck (double bass), Carla Biber (drums)
    • Dimanche 8 mars à 20H30 : Margaux Vranken Invites Aneta Nayan (tribute to gospel and soul)
    4 Women © Ger Spendel photography

    Vendredi 13 et samedi 14 mars à 20H30 au Music Village : Blues Singer Shanna Waterstown « Bluesin’ About This »

    Shanna Waterstown – voice, Luca Tozzi – guitar, Gianpaolo Feola – drums, Walter Cerasani – bass

    Dimanche 22 mars à 20H30 au Music Village : Francesca Murro. Elle a participé au Musique Femmes Festival en 2023 et en 2024.

    Francesca Murro – Voice, Federico Milone – Alto Sax & Ewi, Joseph Nowell – Piano & Keyboards, Robert Jukic – Double Bass, Armando Luongo – Drums

  • Retour sur le Musique Femmes Festival 2025

    Retour sur le Musique Femmes Festival 2025

    En octobre 2025 avait lieu la 3ème édition du Musique Femmes Festival, avec une programmation riche en couleurs !


    Concert d’ouverture « concert Escapades » (7/10)


    Chaque année, le MFF collabore avec les concerts Escapades et le C.R.I.T asbl l’Equipe, qui permettent la réinsertion sociale entre autres via l’organisation de concerts.

    Pour cette édition, les Concerts Escapades ont donné le concert d’ouverture « No Woman, No Cry », mettant à l’honneur trois compositrices :

    Galina Ustvolskaya (1919-2006), avec son Grand Duo pour piano et violoncelle.
    Un échange violent et quelque part libérateur entre un piano et un violoncelle de la compositrice russe, censurée en URSS. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle « la dame au marteau ».

    Ensuite, à contrario, sérénité et apaisement, avec voix et violoncelle, le morceau Cantique, de la figure exceptionnelle du Moyen-Âge, Hildegarde von Bingen (1098-1179), a été interprété par un duo voix et violoncelle.

    Enfin, en exclusivité, Creation of the World, une création d’Elena Shipova, jeune compositrice née en 1995, a été présentée. Commandée par Concerts Escapades et le festival d’hiver de Sotchi, cette oeuvre est donc une véritable création !

    Programme :

    Grand Duet de Galina Ustvolskaya, interprété par Duarte Soares au piano et Pieter Stas au violoncelle ;
    Cantique de Hildegard von Bingen par Amel Sdiri (voix) et Pieter Stas (violoncelle) ;
    Creation of the World de Lena Shipova.


    Concert « Musique et poésie » (9/10)


    Comme chaque année, le Musique Femmes Festival mêle musique classique, jazz et musique populaire dans le même concert.

    Pour cette édition, trois plateaux se sont succédés :

    Sonia Lardy et Quentin Meurisse du Collectif Medusa avec un extrait de leur récital in my room (avec des oeuvres de Rebecca Clarke, Amy Beach et Fanny Libert, jeune compositrice belge) ;

    Vincent Bruyninckx au piano dans un hommage à Carla Bley, compositrice de jazz américaine ;

    COLLINE et ses musicien·ne·s (Julien Gillain : piano et violon, Marta Soares : contrebasse, Zoïa Tescher : batterie).

    Découvrez le programme détaillé et plus d’infos sur les artistes ici

    Sonia Lardy, Quentin Meurisse – © Gabriel Hollander

    Scène ouverte (10/10)


    Les étudiant·e·s du Conservatoire Royal et du Koninklijk Conservatorium de Bruxelles ont été invité·e·s à jouer des oeuvres de compositrices. Concert en forme de scène ouverte donc : les spectateurs ont eu le plaisir de découvrir de nouvelles oeuvres sous les doigts de jeunes talents.

    – 3 mélodies de Pauline Viardot
    Juliette Doummar, chant
    Emma Rouau, piano

    – Musical Toys de Sofia Gubaidulina (extraits)
    Camille Brusset, piano

    – Saxophonesques de Fernande Decruck (extraits)
    Valentijn Lievens et Morgane Caspers, saxophones

    – Pavane de Fernande Decruck pour quatuor de saxophones
    Sax soprano: Antòn Gomez Martìn,
    Sax alto: Cristina Rodrìguez Sànchez,
    Sax tenor: David Torralbo Alcaide,
    Sax baryton: Maria Chiara Tunno.

    Antòn Gomez Martìn, Cristina Rodrìguez Sànchez, David Torralbo Alcaide, Maria Chiara Tunno
    © Amélie Georges

    Concert « Cécile » (10/10)


    La vie de Cécile Chaminade (1857-1944) méritait bien un spectacle. Compositrice entre deux siècles au style post-romantique, auteure de plus de 400 oeuvres, elle a toute sa vie souffert de la mysogynie de son époque. Femme indépendante, aventurière, ayant composé toute sa vie, elle s’est réanimée le temps d’une soirée à travers la pianiste Karin Lechner.

    Concert théâtralisé
    Texte : Peter Gumbel
    ​Mise en scène : Daniela Pal
    Piano/jeu : Karin Lechner


    Scène Tremplin (11/10)


    Chaque année, la scène tremplin du festival est dédiée à mettre en avant les compositrices actuelles, dans différents styles.

    En 2025, cette scène tremplin s’est déroulée en quatre parties :

    • Le duo Chrysalides dans un extrait de leur performance « Madre!« 
    • Radosława Lascar a interprété Hommage à W. Wojtkiewicz, une oeuvre pour violoncelle solo de Urszula Koza
    • Natasha Vew, pianiste, chanteuse et compositrice (jazz)
    • Mona Mio, chanteuse soul, jazzy & groovy
    Natasha Vew, Mona Mio, Duo Chrysalide, Urszula Koza, Radosława Lascar – © Hasmik Urfalyan

    Concert de clôture : Fontyn / Martines


    Trio Spilliaert / Eliane Reyes / Etesiane Orchestra

    Un concert exceptionnel pour conclure cette 3ème édition, en présence de la compositrice belge Jacqueline Fontyn.

    En première partie, le trio Spilliaert a proposé des oeuvres de deux compositrices belges contemporaines : Jacqueline Fontyn (née en 1930) et Danielle Baas (née en 1958).

    En deuxième partie, accompagnée par le jeune orchestre Etesiane, la célèbre  pianiste belge Eliane Reyes a présenté le concerto pour piano de Marianna Martines

    Marianna Martines (1744-1812) est une compositrice autrichienne d’origine espagnole. Issue d’un milieu aristocratique, élève de Joseph Haydn, elle tient un salon à Vienne et fonde une école de chant. Elle compose plus de deux-cent oeuvres – beaucoup sont perdues aujourd’hui -, dont des messes, oratorios, une symphonie, et un concerto pour piano, interprété ce soir en Belgique pour la première fois. 

    Cette création a été suivie de deux courtes oeuvres de deux compositrices françaises du 20ème siècle, Mel Bonis et Germaine Tailleferre, puis de deux oeuvres contemporaines pour orchestre : « Battements d’ailes » de Jacqueline Fontyn, comme un écho à la première partie, et « Aphorisme 341« , de la jeune compositrice Juliette Recasens qui avait participé à la scène tremplin de la première édition du festival.

     

    Eliane Reyes, Gabriel Hollander, Etesiane Orchestra – © Hasmik Urfalyan

    ​Programme :

    Lieber Joseph, Jacqueline Fontyn

    Sui Generis, Danielle Baas​

    • Trio Spilliaert (Violon : Jean-Samuel Bez, violoncelle : Guillaume Lagravière, piano : Gauvain de Morant)

    Concerto pour piano en la Majeur, Marianna Martines

    • Piano : Eliane Reyes, direction : Gabriel Hollander​

    Gai printemps, Mel Bonis  & Valse lente, Germaine Tailleferre

    • Piano solo : Eliane Reyes

    ​Battements d’ailes, Jacqueline Fontyn

    ​Aphorisme 341, Juliette Recasens

    • Etesiane Orchestra, direction : Gabriel Hollander

  • Concert « Musique et poésie »

    Concert « Musique et poésie »

    Collectif Medusa – Vincent Bruyninckx – COLLINE

    Jeudi 9 octobre 2025, Cellule 133A

    Comme chaque année, le Musique Femmes Festival mêle musique classique, jazz et musique populaire dans le même concert. Portée par des musiciens à découvrir absolument, cette soirée musicale en trois partie fût aussi intense qu’originale.

    Collectif Medusa

    Sonia Lardy et Quentin Meurisse

    C’est lors d’une collaboration entre le Trio Erämaa et la chanteuse autour d’un récital de musique contemporaine que Sonia et Quentin se sont rencontrés.

    Il leur est ensuite venu l’idée de monter un projet axé sur des compositrices d’hier et d’aujourd’hui, leur intérêt commun pour la visibilité de ces répertoires les amenant à monter leur premier récital “in my room”, autour des compositrices Amy Beach, Rebecca Clarke et Fanny Libert.

    Plutôt que de fonder un duo, les musicien.ne.s ont préféré opter pour un ensemble à géométrie variable sous forme de collectif, afin de favoriser les partenariats avec d’autres musicien.ne.s, compositeur.rice.s et artistes, tout en leur permettant d’explorer différentes formes autour du piano et de la voix.

    Crédit photo : Gabriel Hollander

    In my room

    Première compositrice américaine ayant connu un succès à grande échelle, Amy Beach (1867-1944) est notamment célèbre pour sa Symphonie gaélique, qui est la première symphonie ayant été composée et publiée par une femme américaine. Sa musique vocale étant abondante et d’une grande finesse, la sélection proposée aborde les thèmes de l’amour, de la nature et de la séparation, avec des poètes tels que Alfred Tennyson, J. L. Stoddard, ou encore les textes du mari de la compositrice.

    « I always feel a thrill of pride myself whenever I hear a fine work by any of us, and as such you will have to be counted in, whether you [like it] or not – one of the boys. »

    Un collègue d’Amy Beach, enchanté par la première représentation de sa symphonie Gaélique. La compositrice fait partie du cercle fermé des compositeurs de Boston.

    Rebecca Clarke (1886-1979) est considérée comme l’une des compositrices les plus importantes du Royaume-Uni de l’entre-deux-guerres. Connue surtout pour ses œuvres de musique de chambre avec alto, ses compositions pour voix sont de véritables bijoux méconnus de nos contemporains. Écrivant sur des textes surprenants, les sujets varient de la romance inaboutie à la mort tragique d’une protagoniste, en passant par des mythes et légendes, ainsi que par des scènes plus classiques de la vie quotidienne, avec des poètes tels que W. B. Yeats, A. E. Housman ou encore John Masefield.

    Ayant à cœur d’intégrer de la musique de création dans leur programme, le collectif a fait une commande de cycle à la jeune compositrice et pianiste belge Fanny Libert (2000), lauréate du Prix André Souris 2023. L’œuvre est écrite sur différents textes d’Emily Dickinson (1830-1886), poétesse américaine ayant vécu en réclusion totale pendant les vingt dernières années de sa vie.

    La jeune compositrice nous a fait l’honneur de sa présence.

    Fanny Libert et le Collectif Medusa (crédit photo : Gabriel Hollander)

    Hommage à Carla Bley

    Vincent Bruyninckx

    Vincent Bruyninckx étudie le piano classique avec Véronique Moureaux et le jazz avec Thierry Smets, Nathalie Loriers puis dans la classe d’Eric Legnini au Conservatoire royal de Bruxelles, et complète son cursus avec des cours et stages d’analyse musicale, composition, musique de chambre et improvisation.

    On le voit sur la scène du jazz belge et internationale, accompagnant notamment le projet Tribute to Toots Thielemans, Fred Delplancq, Laurent Doumont, le Jazz Station Big Band, Stéphane Mercier, le Brussels Jazz Orchestra, Fabrice Alleman avec l’Orchestre de Chambre de Liège.…

    Il enseigne actuellement le jazz aux côtés d’Eric Legnini et l’acoustique au Conservatoire Royal de Bruxelles.

    Crédit photo : Gabriel Hollander

    Pianiste autodidacte, Carla Bley fréquente très tôt le milieu du jazz new-yorkais, travaillant dans les vestiaires des clubs de jazz pour écouter le plus de musique possible. Marquée par le freejazz, elle a une carrière très prolifique. Elle compose un opéra de deux heures « Escalators over the hill », plusieurs morceaux qui deviennent des standards de jazz comme « Ida Lupino » ou « Sing Me Soflty Of the Blues »… Elle fonde plusieurs big band et trios, collabore avec de nombreux musiciens de jazz, elle compose et arrange notamment pour le Liberation Music Orchestra de Charlie Haden et compose la musique du film « Mortelle Randonnée » de Claude Miller (1983).


    COLLINE

    « Échos existentiels sur notes douces et légères (chanson à texte) »

    Photo : Amélie Georges

    « Se visiter soi-même le temps d’un concert, c’est ce à quoi vous invite COLLINE en interprétant des chansons issues d’un dialogue entre son monde intérieur et notre réalité toujours plus crue. Sur votre gauche, vous pouvez apercevoir l’allégresse d’une perspective libératrice (se casser en Roulotte), ainsi que la nostalgie de l’enchantement de l’enfance (petite magie). En se levant, vos yeux rencontreront Peut-être une envie de croire que l’avenir est beau ; et si les larmes vous montent, ce sera soit par émotion, soit à cause des Oignons découpés en chemin…

    La voix est douce, tantôt chantée tantôt slamée ou déclamée. Un violon-alto est en place près du micro, prêt à prendre le relais des cordes vocales. COLLINE n’est pas seule sur scène : piano, contrebasse et percussion sont maîtrisées par des musiciennes de talent et colorent en jazz, en folk et en pop le style éclectique des chansons. Le public lui-même se retrouvera complice et donnera parfois de la voix, enrichissant cet univers musical par la beauté du collectif… »

    Voix, alto, compositions : COLLINE
    Piano et violon : Julien Gillain
    Contrebasse : Marta Soares
    Batterie : Zoïa Tescher




    Concert organisé en partenariat avec les Concerts Escapades (le CRIT asbl l’Equipe). Avec le soutien de Musiq3, MG Concerts et le service égalité des chances de la commune de St-Gilles.

  • Interview : Fanny Libert

    Interview : Fanny Libert

    En septembre 2025, Amélie Georges et Juliette Recasens ont eu la chance de rencontrer Fanny Libert chez elle et de lui poser quelques questions sur ses pratiques liées à la composition. Fanny Libert est une des compositrices programmées lors du Musique Femmes Festival 2025.

    Fanny Libert – © Amélie Georges

    Le Collectif Medusa lui a en effet commandé un cycle de mélodies. L’œuvre, qui sert de fil rouge au récital « in my room », est articulée autour de la figure d’Emily Dickinson (1830-1886), poétesse américaine ayant vécu en réclusion totale pendant les vingt dernières années de sa vie. Ayant effectué une sélection dans ses poèmes et textes épistolaires, la pièce abordera les thèmes de la folie, de la solitude et de l’enfermement.

    Pour en revenir à notre interview, après avoir fait connaissance sur sa terrasse, une pluie torrentielle nous a forcées à nous abriter. Elle nous reçoit dans son salon, richement décoré de tableaux colorés.


    INTERVIEW


    Le souvenir d’un premier désir de composer ?

    Avant les cours, les formations, il y a l’enfance, le piano chez nous et mon père compositeur. J’ai eu comme beaucoup d’enfants le réflexe d’aller vers l’instrument et d’improviser. Et finalement, entre la composition et l’improvisation, le chemin est limpide, faire des choix et fixer des idées. J’ai commencé ce processus en retenant par cœur mes premières compositions puis mon père les notait. Par la suite, souhaitant avancer dans ce domaine, j’ai suivi des cours de piano, d’écriture puis de composition. L’élan de chercher des sons, d’en préférer certains et de les organiser, tout cela appartient d’abord à l’enfance.

    Ton parcours ?

    J’ai suivi des cours à l’Académie d’Etterbeek avec une professeure de piano elle-même compositrice et improvisatrice, Paula Defresne. Nous prenions du temps pour regarder mes pièces, j’ai eu mes premiers retours sur mes compositions. Par la suite, au Conservatoire de Bruxelles, j’ai suivi les cours du pianiste Boyan Vodenitcharov, également compositeur. Il m’a soutenue, autant dans l’apprentissage du piano que dans mon désir de composer et j’ai ainsi pu suivre un double-cursus. Je me suis inscrite chez Claude Ledoux en composition au Conservatoire de Mons. Chacun m’apportait des réflexions différentes sur la musique et cela me permettait de trouver un bel équilibre tout au long du cursus. J’ai réussi à jongler avec les matières en gardant plusieurs projets en parallèle. A certains moments, je me suis davantage consacrée au piano, à d’autres sur la composition tout en prenant des libertés avec mes professeurs, afin de m’organiser au mieux avec le temps.

    Peux-tu nous parler
    de belles expériences passées ?

    On peut avoir de belles expériences dans plusieurs étapes de la création, autant dans le plaisir de l’écriture solitaire que dans les répétitions avec les interprètes ou les concerts. Il y a de nombreuses phases dans le processus de création de l’œuvre. Finalement, les moments les plus forts sont peut être, pour moi, quand nous parvenons à un échange profond avec les instrumentistes et que je peux découvrir avec elles et eux qu’on peut se surpasser ensemble. La sensation de découverte est vraiment importante, que ce soit dans la solitude ou bien dans les échanges mais quand il y a un plaisir partagé, cela donne du sens aussi à la pratique. Les liens, les amitiés musicales donnent des expériences très épanouissantes.

    Interprètes-tu certaines de tes pièces ?

    Peu en fait, alors qu’enfant c’était uniquement le cas !
    Quand il s’agit de pièces pour piano, je les joue mais j’écris surtout pour d’autres instruments. Ce serait organiser le temps différemment que d’écrire pour moi, mais j’aimerais beaucoup le faire car je joue moins et ça me manque ! J’ai déjà joué dans une pièce de musique de chambre, toutefois je trouve cela très délicat d’avoir les deux casquettes car jouer tout en ayant une écoute globale, le recul nécessaire pour entendre et réagir, pour modifier l’écriture tout en étant soi-même dans le jeu, alors qu’il s’agit d’un équilibre sonore différent… Tout cela est compliqué à gérer.

    Le piano a t-il un impact sur tes compositions ?

    Oui. Je pense que tout ce qui passe dans le corps a un impact sur la pensée musicale. J’essaie de rentrer dans la pensée instrumentale des instruments pour lesquels j’écris. Ça m’arrive de me dire – « Ah, là je pense clavier! ».
    Je pense malgré tout que cela amène des choses intéressantes de penser à la manière d’un claviériste pour des instruments qui ne le sont pas.
    Mieux on connaît l’instrument pour lequel on écrit et plus on a un rapport physique avec celui-ci, plus la musique qu’on écrit est naturelle et confortable à jouer.

    Peux-tu nous parler de tes influences ?
    De ta rencontre avec l’électronique ?

    L’électronique, en terme d’outils, permet énormément mais ça peut sembler aussi déroutant car on a une possibilité infinie. Cela génère plein d’envie, c’est ça qui est génial. J’était contente d’être avec Quentin (Meurisse) pour comprendre l’aspect pratique mais c’est clair que ça amène ailleurs et permet de penser l’écriture instrumentale différemment, quand on pense électronique et transformation du son. Puisque le rapport au son évolue, on essaie de fondre les deux (sons électroniques et sons acoustiques), de rendre les barrières plus poreuses. C’est un monde en tant que tel.

    Comment tu te situes-tu
    parmi tous ces courants ?

    J’essaie de faire abstraction des catégories, bien souvent trop « séparées » les unes les autres, de ne pas mettre le focus sur quelle langue je parle mais de me demander ce que je veux dire, alors la langue devient un outil, l’esthétique découle de ce que je veux dire. Toutefois, c’est presque des parasites mentaux de « s’entendre sonner comme …» !

    Peux-tu nous parler de tes influences littéraires, artistiques ?

    La littérature principalement. Toute forme d’art ou de vie est un terrain fertile à l’imagination, quelque chose me marque et donne un élan. Je ne me sens pas influencée par un courant spécifique.

    Une œuvre dans toute l’histoire de la musique ?

    Je ne sais pas répondre !

    Que cherches-tu à transmettre
    à travers tes œuvres ?

    Je recherche dans des zones qui sont très intimes, ces espaces là me donnent envie de créer mais la part de ce qui est transmis et de comment c’est transmis est un facteur difficile à contrôler. Souvent, il arrive que les gens me parlent des choses différentes de ce que j’y ai vu…

    Ce qui importe c’est : pourquoi les choses me touchent ? Et le matériel qui permet cette transmission, c’est le son, mais il n’y a pas de message spécifique.

    Selon toi, quels sont les enjeux esthétiques
    de la musique actuelle ?

    C’est une période où les choses se fondent et se lient, entre autre du fait de la musique électronique et du fait de compositeurs et compositrices qui viennent d’univers très différents. Cela se voit dans les classes de composition, on peut venir d’univers très éloignés, techno, punk, informatique, métal… Les esthétiques se brouillent du fait de ces rencontres, les pensées, les publics (parfois) se croisent, c’est confondant !

    Quels seraient tes conseils
    à de jeunes musicien.ne.s ?

    En terme de méthode, ça dépend fort du projet sur lequel je travaille, il y a aussi des choses qui sont de notre ressort est d’autres non (temps de répétition, lieu de concert, investissement des personnes pour qui on écrit). Selon les pièces que j’écris, les méthodes sont complètement différentes. Il y en a qui sont très « dans le corps », dans le jeu instrumental et d’autres davantage liées à des pensées abstraites et par conséquent à l’origine d’un travail de table et de réflexion. La méthode varie fort, mais ce qui aide, c’est d’ancrer le pourquoi.

    Finalement il y a un aller-retour entre – Qu’est ce que je cherche dans cette pièce ? -et le développement musical, qui parfois s’en écarte (et c’est aussi très chouette d’être déroutée dans cet aller-retour, entre le laisser-aller du son, et la réflexion). Quand je suis que dans la matière sonore, il y a un moment donné où j’ai le vertige, il y a une crise de sens et cet aller-retour est rassurant.

    Te présentes-tu comme une compositrice ?

    Oui, c’est mon métier principal, même s’il y a toujours la nécessité de jongler avec les métiers de l’éducation pour vivre !

    Tes modèles ?

    On voit à quel point la vie des compositrices du XIXe siècle est marquée par une réalité complexe. Mais ce qui m’a profondément marquée, dans cette idée de « modèles », vient d’un reportage Arte sur les femmes dans la musique électronique. A l’époque où on voit l’apparition des synthétiseurs modulaires, on voit ces créatrices dans un champ de liberté immense. Elles disent : là, nous n’avons pas de professeurs ou d’hommes qui nous disent quoi faire. Finalement, elles explorent ! Il y a une puissance qui en sort et qui est très inspirante.

    (Virginia) Woolf parle de ça dans l’écriture – Est-ce qu’il y aurait une forme littéraire différente, dans un rapport au temps par exemple, une forme plus féminine?

    Elle dit qu’elle ne se retrouve pas dans le roman ou dans la poésie, pour elle, il s’agit de formes d’hommes. Dans son livre Une chambre à soi, elle dit également, en citant un critique : « J’ai vu une pièce de femmes, c’est mignon c’est presque bien fait mais on dirait un chien qui se met debout sur deux pattes et qui essaie de jouer à l’humain et elle dit c’est choquant bien évidemment mais d’un certaine manière, oui elle joue à l’homme. »

    Elle explore cette démarche de trouver une forme à elle, sa forme artistique et je trouve qu’il y a aussi cet aspect là dans ce documentaire. Il ne faut pas seulement être élève et rentrer dans un cadre essentiellement masculin parce que tous nos professeurs sont des hommes et que tous nos jurys sont des hommes.

    Est-ce qu’être femme a un impact
    sur ton travail ?

    On me contacte beaucoup en me disant « On cherche des jeunes compositrices ». J’essaie de ne pas me laisser envahir par ces pensées, mais évidemment c’est une question qui est là de manière sous-jacente. Il est important de chercher l’équilibre et de rétablir une balance. Toutefois… Ce qui serait bien, c’est que quand un programmateur vous contacte ou bien un instrumentiste, de commencer par dire « j’aime bien ta musique et c’est pour ça que je te contacte » et pas seulement je cherche une compositrice, là on se sent un peu…

    A ton avis, il y a davantage d’étudiantes
    en composition aujourd’hui ?

    Entre aujourd’hui et quand je suis entrée dans la classe de composition, j’ai la sensation qu’il y a plus de femmes. J’ai eu des échos de profs qui m’ont dit que pendant des années, il n’y avait que des hommes et eux aussi remettaient en question dans leur apprentissage, se demandant si ce n’était pas un réflexe d’homme de dire telle remarque, serait-ce une vision masculine? Etc.

    D’ailleurs, un de mes professeurs sentait qu’il communiquait plus facilement avec les étudiants hommes car le monde de référence était le même. Ça le surprenait aussi. Il y a davantage de visibilité et une attention à la parité comme des évènements qui leurs sont consacrés.

    Dans l’enseignement je n’ai eu que des hommes, professeurs et jurys. Tous les référents et de qui j’attendais de la valorisation étaient des hommes. Au point de me demander si je valoriserais autant les retours d’une femme.

    Quel message proposerais-tu
    aux jeunes générations de compositrices?

    Prendre des libertés, sortir de la case d’élève, s’autoriser à sortir de cette case, se souvenir de ce qu’on veut faire – soi.

    Peux-tu nous dire quelques mots
    sur la pièce qui sera jouée au MFF ?

    Il s’agit d’un cycle de pièces sur des poèmes d’Emily Dickinson composé pour le Collectif Medusa, Sonia Lardy et Quentin Meurisse. La première pièce reprend un poème avec des thématiques récurrentes chez Dickinson, l’éblouissement et l’éclipse. Elle (E. Dickinson) a eu un choc, elle a été éblouie et elle est restée enfermée chez elle toute habillée de blanc, ce clair-obscur m’a intéressée musicalement. C’est une pièce qui regroupe deux poèmes qui vont se croiser et explorer ces thématiques. La deuxième décrit une scène où elle a une pierre, un bijou dans les mains, et la pierre disparait, elle en veut à ses doigts ! Ce sont de très beaux petits poèmes et des pièces ludiques et interactives entre les deux interprètes.


    Découvrir l’interview sur Youtube

    Montage – Juliette Recasens.

  • Concert du collectif Compositrix #3

    Concert du collectif Compositrix #3

    Les membres du collectif Compositrix vous convient à leur concert autour de compositrices du XIXème au XXème siècle.
    Venez profiter d’un moment de découverte et de convivialité autour des oeuvres d’Amy Beach, Mel Bonis, Nadia Boulanger, Chiquinha Gonzaga, Juliette Recasens et The warmest colour.

    Interprètes : Juliette Recasens, Julie Rozé, Bettina Kendip, Aimie Marfaing, Lucien Semail, Amélie Georges, Julie Claerebout

    Photo ancienne de Mel Bonis

    Mel Bonis (1858-1937)

    Infos pratiques
    Cellule 133a, 133A avenue Ducpétiaux 1060 St Gilles
    Le samedi 1/3 à 20H

  • Retour sur le Musique Femmes Festival 2024

    Retour sur le Musique Femmes Festival 2024

    En octobre 2024 se déroulait la deuxième édition du Musique Femmes Festival, avec un programme varié aussi bien dans les styles que dans les formations.




    Concert d’ouverture

    Jeudi 17/10 – Cellule 133A

    Programme :

    Germaine Tailleferre : trio pour flûte, violoncelle et piano interprété par Adèle Legrand, Fiona Feeley et Ayumi Nabata

    Hommage à Mary-Lou Williams : oeuvres de Mary-Lou Williams et chansons de son époque interprétées par Vincent Bruyninckx au piano et Francesca Murro au chant

    Nue (Juliette Bensimhon) et Sura Sol, deux autrices-compositrices bruxelloises, clôturent ce premier concert

    Ambiance chaleureuse et touche rétro pour ce concert d’ouverture, emblématique du festival : riche et écléctique, dans une salle originale de Saint-Gilles.



    Trois concerts

    Samedi 19/10 au Talk C.E.C.



    Deux trios- 16H

    Crédit photo : Gabriel Hollander @hollander.photography

    • Mel Bonis : « Soir », « Matin »
    • Lili Boulanger : « D’un soir triste », « D’un matin de printemps »

    Par Isabelle Duval (flûte traversière), Caroline Boita (violoncelle) et Camille Jauvion (piano)

    • Reena Esmail : trio pour violon, violoncelle et piano.


    Par Hugo Ranilla (violon), Fédérico Bragetti (violoncelle), et Franco Panizon (piano)



    Nouvelles compositrices- 18H

    Crédit photo : Gabriel Hollander @hollander.photography

    Mervie, Adèle Pham-Minh et Flora Campbell-Tiech sont les trois jeunes compositrices choisies par le collectif Compositrix pour venir présenter leurs oeuvres dans cette 2ème édition de Musique Femmes Festival

    Chansons, musique classique, expérimentale, un peu de théâtre, nous avons adoré faire découvrir ces nouveaux visages de la création Bruxelloise !



    Choeur et piano – 20H30


    Choeur et piano est un concert du Musique Femmes Festival.

    Oeuvres de Lili Boulanger interprétées par le choeur Polyphonia « Hymne au soleil », « Le Printemps » et « Soleil de septembre »
    Direction: Barbara Menier / Piano: Florence Borgers

    Intervention de nos membres Cyrille Thoulen et Margaux Sladden sur la place des femmes dans la musique au 19è siècle

    Oeuvres de Ruth Crawford, Amy Beach et Clara Schumann
    Piano solo : Kerem Ernur

    Crédit photo : Gabriel Hollander et Amélie Georges


    Concerts de clôture

    Dimanche 20/10, La Tricoterie

    Concert « scène ouverte »

    Dimanche 20 octobre entre 11h30 et 14h, le festival donne une scène aux étudiant.e.s du CRB et KCB qui proposeront des œuvres de compositrices.




    Concerts « Escapade » – 18H

    Dans le cadre du “𝐌𝐮𝐬𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐅𝐞𝐦𝐦𝐞𝐬 𝐅𝐞𝐬𝐭𝐢𝐯𝐚𝐥”, auquel les Concerts Escapades s’associent pour la deuxième année, nous avons mis à l’honneur deux compositrices de la période baroque : 𝑬́𝒍𝒊𝒔𝒂𝒃𝒆𝒕𝒉 𝑱𝒂𝒄𝒒𝒖𝒆𝒕 𝒅𝒆 𝑳𝒂 𝑮𝒖𝒆𝒓𝒓𝒆 𝒆𝒕 𝑩𝒂𝒓𝒃𝒂𝒓𝒂 𝑺𝒕𝒓𝒐𝒛𝒛𝒊.

    À l’époque baroque, les femmes compositrices étaient plus représentées qu’à l’époque classique ou romantique. Pour interpréter sonates et chants de ces deux compositrices, les musiciens 𝐊𝐚𝐭𝐣𝐚 𝐊𝐚𝐭𝐚𝐧𝐨𝐯𝐚 au violon, 𝐂𝐥𝐞́𝐦𝐞𝐧𝐜𝐞 𝐒𝐜𝐡𝐢𝐥𝐭𝐳 à la viola da gamba, 𝐏𝐚𝐛𝐥𝐨 𝐋𝐚𝐬𝐜𝐚𝐧𝐨 au clavecin, 𝐒𝐭𝐚𝐧 𝐆𝐞𝐮𝐝𝐞𝐧𝐬 au théorbe et 𝐌𝐚𝐫𝐢𝐚 𝐆𝐨𝐧𝐜𝐡𝐚𝐫𝐞𝐧𝐤𝐨, soprano.

    Remerciements

    Festival organisé avec le soutien des Concerts Escapades, de la Loterie Nationale et de la commune d’Ixelles

  • Concert du collectif Compositrix #2 février 2024

    Concert du collectif Compositrix #2 février 2024

    En février a eu lieu un concert des membres du collectif à l’auditorium du conservatoire royal de Bruxelles et c’était beau !

    Musiques de Clara Schumann et Amy Beach

    Coordination : Diego Morano

    Présentation : Aimie Marfaing

    Eclairage historique : Margaux Sladden.

  • Interview : Yagling VS Chestopal ou les deux victoires!

    Interview : Yagling VS Chestopal ou les deux victoires!

    Yagling VS Chestopal ou les deux victoires!

    Pourriez-vous nous décrire l’environnement dans lequel Victoria Yagling a grandi ?  Comment a-t-elle rencontré la musique et la composition ? 

    Ma mère, Victoria Yagling, est née en 1946 juste après la guerre. Son prénom est lié à la fin de la guerre, puisqu’il signifie “victoire”. À ce moment-là, les conditions de vie à Moscou étaient très difficiles, sa famille vivait avec le strict nécessaire. L’après-guerre a continué pendant une décennie avant qu’on ne puisse vivre à peu près correctement (c’était toujours les années de Staline). 

    Son père, Boris Yagling, était un écrivain et un journaliste très brillant.  Il est mort jeune, en 1948. Ce fut comme une explosion pour ma grand-mère. Elle s’est remariée quelques années plus tard avec le poète Ilya Frenkel. L’enfance de Victoria a fortement été bercée par le milieu artistique et littéraire. La famille a côtoyé des personnalités extraordinaires. 

    Ma grand-mère faisait partie du monde scientifique, puisque géologue. Tout en étant très artiste ! Elle créait des sculptures en bois et elle peignait. C’était une nature très riche. Victoria a composé dès l’âge de cinq ans. Son premier morceau avait un titre assez extraordinaire « L’Ours ivre ». Toute la famille est allée dans un village près d’Odessa pour les vacances d’été, où les villageois s’adonnaient souvent à des passions bachiques. Les enfants voient tout cela! Un sujet tiré d’une observation finalement. L’Ours ivre était écrit pour violoncelle solo, il me semble, car c’était son premier instrument. Elle aimait tellement le violoncelle. Ceci dit, elle était aussi une excellente pianiste. 

    La question même s’est posée pour elle d’entrer au conservatoire, en tant que violoncelliste ou pianiste. Mais comme elle est entrée chez Rostropovitch vers quatorze ans, le violoncelle a pris la première place. 

    Elle a passé onze ans dans sa classe. En tant que compositrice, elle a eu plusieurs professeurs, dont Kabalevski et Khrennikov (Khrennikov était président de l’union des compositeurs soviétiques).

    Comment la composition est-elle devenue une vocation ? 

    C’était un processus simultané à la pratique instrumentale. Elle était très forte dans les matières théoriques, l’harmonie, l’analyse. 

    (Victor Chestopal :) Je suis né quand ma mère avait 29 ans, elle avait déjà un immense bagage musical. Or, quand j’ai atteint l’âge de lire des ouvrages théoriques, elle n’aimait plus particulièrement échanger sur ces sujets. Tout était tellement limpide pour elle. Il faut voir l’orchestration de ses concertos pour violoncelle par exemple, c’est une orchestration très classique, avec des fantaisies, bien évidemment, mais qui puise ses racines dans le traité de Rimski-Korsakov, les combinaisons de timbres, les utilisations des différents groupes de l’orchestre, etc. 

    Elle a eu, très jeune, des influences bien prononcées : Ravel, Scriabine, Chopin, entre autres. J’ai des préludes écrits par elle (qui ne sont pas encore publiés) à l’âge de quinze ans, où l’on distingue déjà son visage en tant que compositrice. Il y a peu qui provienne de quelqu’un d’autre. Jusqu’à la fin de sa vie, elle a gardé un langage assez conservateur par rapport à ses contemporains. Elle n’aimait pas la musique de « bruits ». Son héritage est très grand, la matière musicale n’est jamais remplacée par des innovations, c’est un langage très humain. 

    Avez-vous pu échanger avec votre mère sur les « enjeux » de la création ? Vous poète, elle compositrice ? 

    Je dois avouer avec douleur qu’elle a sacrifié pour moi beaucoup d’années de son activité en tant que compositrice. La raison est simple, la présence d’une autre musique (mes études pianistiques) était un facteur qui privait ma mère du silence intérieur indispensable à la création.  Je savais dès l’âge de cinq ans que je deviendrai pianiste, il n’y avait même pas de question là-dessus, c’était très naturel. Ma mère pensait à notre futur duo, on a joué pendant plus de vingt ans ensemble. La qualité de notre dialogue et de notre compréhension mutuelle était extrêmement profonde. 

    Son répertoire en tant qu’interprète était très important, je me souviens qu’elle jouait souvent plusieurs concertos au cours d’une tournée (concertos de Dvorak, Saint-Saëns, Haydn, les variations Rococo de Tchaïkovski).

    Elle débordait d’énergie, en tant qu’être humain, d’un point de vue artistique et pédagogique. 

    On peut diviser sa vie en trois périodes créatrices. La période de jeunesse, la période de maturité et la dernière période, en Finlande. Entre la deuxième et la troisième période, il y a eu une étape de silence de douze ans, pendant laquelle elle disait : « Peut-être que je n’écrirai plus ». En Finlande, où elle enseignait en tant que professeure de violoncelle à l’Académie Sibelius d’Helsinki, elle a recommencé à composer. 

    Ce fut une période très féconde de quatorze ans où elle a, entre autres, écrit la 4ème sonate pour violoncelle, le concerto-symphonie (3ème concerto) pour violoncelle, et beaucoup d’œuvres pour le piano, dont les quatre sonatines, les Journaux de printemps, d’été et d’automne, etc. Il y a eu aussi les deux cycles de Préludes Lyriques (pour orchestre à cordes). Victoria a mis de nombreux poèmes en musique, , notamment ceux tirés des poèmes d’Akhmatova et de Tarkovski. Notre famille a également été très proche de la famille d’Arseni Tarkovski. 

    Avait-elle des ouvrages de référence ? 

    En ce qui concerne les ouvrages théoriques, si elle avait un doute, elle ouvrait quelques livres qu’elle aimait. Sinon elle ne montrait pas énormément d’affection pour les ouvrages musicologiques. Voyez-vous, la musicologie soviétique était fort politisée et il y a eu tellement de banalités que cela a peut-être provoqué chez elle une réaction allergique… 

    Est-ce que vous pourriez nous décrire comment elle se mettait à composer ? 

    Elle devait être seule, moi je ne devais pas déranger, ce que je faisais trop souvent… Dans sa dernière période, elle adorait Helsinki. Lorsqu’elle se promenait, ou parfois dans un café, si elle avait une nouvelle idée, elle prenait un petit stylo et écrivait l’essentiel, pour après le reprendre chez elle et le développer. Dans ces moments, son regard s’éloignait comme si elle n’était plus présente…

    Elle composait souvent au piano et était extrêmement consciencieuse quant à l’écriture, très calligraphique si on peut dire. Elle écrivait un brouillon, puis la première version, et la deuxième version, quasiment parfaite. Elle travaillait directement avec la magnifique maison d’édition Fennica Gehrman en Finlande, celle-ci faisait la version “gravée”. Il fallait faire des corrections, «proofreading », elle était très attentive à cela et active dans ses corrections. Parfois, de nombreux allers-retours étaient nécessaires, c’était tout un processus ; cela est répertorié à la Bibliothèque Nationale de la Finlande où ses archives se trouvent désormais. Ici, j’ai quelques manuscrits, dont certains où il est inscrit « à ne pas publier ».  

    Hors-champ

    Victor nous présente quelques partitions de sa mère : 

    – Il y a trois concertos pour violoncelle, beaucoup d’œuvres pour le piano (j’ai presque tout joué). Ça fait quand même trois récitals complets, presque cinq heures de musique. Là, il y a les mélodies publiées chez Fennica Gehrman. 

    Préparer les archives m’a pris au moins quatre ans. 

    Victor nous présente la première page d’une partition :

    –  Je faisais comme ça, voilà l’œuvre, et ici, j’écris un commentaire très détaillé. Là, c’est un Prélude Lyrique. Vous avez joué le Trio? S’adressant à Hasmik : –  Ici, c’est la suite pour orchestre symphonique, Finnish Notebook, pas encore jouée par un orchestre (j’ai cependant joué la version pour piano). 

    Le destin de Victoria Yagling, en tant que compositrice, a finalement été positif. Pour écrire, il faut avoir du temps et certaines conditions de vie, elle a eu des périodes pour écrire, c’est déjà un cadeau. Elle a été éditée et jouée. Victoria ne travaillait pas « par commande », elle écrivait uniquement ce qu’elle voulait écrire.

    Il y a beaucoup d’intérêt pour sa musique aujourd’hui. Notamment une violoncelliste allemande qui va enregistrer le concerto n°1. 

    Aviez-vous l’habitude d’échanger sur des travaux en cours ? 

    Elle me présentait ses manuscrits que je déchiffrais au piano, on discutait beaucoup. En ce qui concerne les œuvres pour piano, nous échangions sur l’articulation, les dynamiques, également sur les titres, les indications de tempo. On discutait de tout, même si mon influence était « minimissime ». 

    J’étais le premier à voir tout cela, ce qui m’a apporté énormément. C’était une grande école pour moi. Encore du café? 

    Entretien réalisé par Hasmik Urfalyan, Diego Morano et Juliette Recasens

  • Interview : Jacqueline Fontyn

    Interview : Jacqueline Fontyn

    Jacqueline Fontyn en 1964

    En septembre 2023, la compositrice Jacqueline Fontyn nous a accueillies en personne dans sa maison de Limelette. Elle nous a conduit dans son bureau, qui croule sous les livres et les papiers. C’est là qu’elle compose chaque jour, de 9h à 18h.

    Elle débute l’interview en commençant par poser les questions elle-même. Devant notre étonnement, elle s’exclame :

    -Connaissez-vous l’adage de Nicolas de Chamfort, de 1740 ?
    « La plus perdue de toutes les journées est celle où l’on n’a pas ri.». J’ai réussi à vous faire rire, c’est donc un bon début !

    -Madame Fontyn…
    -Appelez-moi Jacqueline s’il-vous-plaît !
    -Pourriez-vous nous raconter votre parcours musical et cette rencontre précoce avec la composition ?
    -Je suis la plus jeune de la fratrie, et l’unique musicienne. Dès mes cinq ans, mes parents m’ont offert une heure de piano tous les jours, avec un professeur russe. Il m’a initié à l’improvisation, pour ainsi dire : à mes premières compositions. Il disait : « Allez, Jacques, maintenant tu improvises! » Lui continuait, transposait, et puis c’était à nouveau mon tour…

    À l’âge de six ans, j’ai écrit ma première petite composition pour le piano. Mon professeur l’a transcrite, une pièce un peu à la Boccherini !

    Cela a duré jusqu’à la guerre. Monsieur Bolotine était juif. Les nazis sont venus l’arrêter, il s’est donné la mort. C’était un excellent professeur. Je l’entends encore me dire – Allez Jacques, lève les doigts ! Cela m’a permis de donner mon premier récital à 9 ans. D’ailleurs, je présente le programme de ce concert dans le livre Jacqueline Fontyn, Nulla dies sine nota.


    -Durant votre carrière, avez-vous interprété vous-même certaines de vos pièces ?
    -J’ai interprété une pièce pour violon et piano quand j’étais jeune, c’était il y a très longtemps. À vingt ans j’ai décidé de ne plus faire de piano professionnellement, comme dit Valéry, « Un métier par homme suffit » (je me suis dit – par femme aussi), et j’ai choisi la composition !


    -Associez-vous Paris à l’expérience dodécaphonique ?
    -J’ai étudié à Paris ; on m’avait dit d’aller voir Nadia Boulanger. Son domestique m’a reçue en tenue. Après ce premier entretien, quelqu’un m’avait recommandé Max Deutsch. Or, chez Mme Boulanger, nous étions tous en cercle, et tout le monde disait – Oui.

    Doutez-vous bien que j’ai préféré Max Deutsch, ce vieil élève de Schoenberg, autrichien d’origine, qui m’a dit dès le premier rendez-vous : – Je vais vous plonger dans un bain de musique !
    J’ai abandonné le dodécaphonisme en 1989 mais j’en ai gardé quelques empreintes…


    -Comment concevez-vous le lien entre inspiration et travail ?
    -Cela ne fait qu’une seule et même chose ! J’ai toujours eu un carnet avec moi, dans lequel je prenais des notes dès qu’il me venait des idées
    (instrumentales, musicales). Et puis il y avait aussi quelques pages dédiées à la forme musicale. Dès lors que celle-ci était établie, je pouvais commencer mon morceau. Et travailler, travailler, parfois très longtemps, car ce n’est pas quelque chose qui s’improvise !


    -Avez-vous un environnement de travail particulier ?
    -Pas d’instrument à côté, c’est dérangeant. Le silence est nécessaire. Quand je m’installe à ma table, l’inspiration vient, en général. […] Par ailleurs, j’ai été à la Chapelle Musicale aussi, c’était merveilleux.

    -Donc vous composez à la table ?
    -Tout à fait et j’essaie au piano pour voir si ça sonne comme je veux ou non. Je compose tous les jours, plusieurs heures.


    -Vous laissez-vous influencer par certaines lectures musicales ou littéraires ?
    -Certaines lectures oui, quand je veux écrire des œuvres vocales. Sinon, il y avait les « commandes payantes » et les « demandes » de ceux qui avaient envie de jouer. La musique, si elle n’est pas jouée, n’existe pas, c’est donc ça le plus important. Les demandes, finalement… ? La musique, il faut l’écouter, pas seulement l’entendre. « Hören » ou « Zuhören » sont deux choses
    différentes !


    -Avez-vous des formations de prédilection ?
    -L’orchestre ! D’ailleurs à Paris, j’ai gagné le prix Arthur Honegger. C’était une pièce d’orchestre. J’hésitais à l’envoyer… Finalement, c’est le dernier morceau qui est arrivé. Quatre sites évoquent les quatre villages dont nous sommes entourés : Limelette, Court-Saint-Etienne, Louvain-la-neuve et Ottignies. Un jour j’ai reçu un coup de téléphone d’un musicien pour qui j’avais beaucoup d’admiration, Henri Dutilleux. Il m’a annoncé que j’avais eu le prix.

    -Est-ce que vous avez apprivoisé la page blanche, le doute, au cours de votre carrière ? Ou la problématique ne s’est peut-être pas posée ?
    -Dernièrement j’ai écrit un morceau dont je ne suis pas contente du tout et je l’ai flanqué au feu. Mais je n’en ai pas jeté tant que ça. Il y a évidemment des compositions dont je suis plus satisfaite que d’autres, comme tout le monde. Dutilleux était très sévère sur ses compositions. Il n’a finalement pas écrit beaucoup.

    -Auriez-vous des ouvrages, ou un conseil, pour les compositrices et les compositeurs d’aujourd’hui ?
    -Il faut beaucoup écouter de musique, faire son choix esthétique. Écouter les quatuors quand on veut en écrire, par exemple, c’est toujours intéressant.
    -Avez-vous connu des tournants esthétiques ?
    -En allant en Amérique, je me suis décidée à arrêter le dodécaphonisme.

    -En allant, c’est-à-dire dans l’avion ?
    -Dans l’avion même !

    -Pourriez-vous nous parler de l’enseignement de la composition ?
    -J’ai pris ma retraite à soixante ans, car j’étais souvent invitée à faire des « Master class », comme on dit joliment, et je devais m’absenter deux semaines ou plus. Pour mes élèves c’était compliqué. C’est une chose fort difficile d’enseigner la composition. Car on ne peut pas vouloir que l’élève écrive
    ça, ça ou ça. On peut dire : « ça n’est pas jouable », des choses plutôt techniques. Chacun doit pouvoir s’exprimer comme il veut. J’ai moi-même encore besoin de conseils d’instrumentistes pour pouvoir composer des choses un peu en dehors des sentiers battus.
    -Quand avez-vous arrêté de présenter vos œuvres à des professeurs ?
    -Vous savez, quand on a un certain âge, on a trouvé un certain style et ce qui nous appartient ! J’ai cessé il y bien longtemps…
    -Le sentiment de légitimité en tant que compositrice a donc été présent assez rapidement dans votre carrière ?
    -Oui, j’ai toujours décidé de ce que je voulais écrire. Les questions avec le professeur, quand j’étais jeune, étaient d’ordre technique.


    -Vous souvenez-vous de la part des femmes de vos classes au Conservatoire ?
    -Il y avait davantage d’hommes, oui, il faudrait que je regarde à nouveau… Quelques filles quand même !
    -Avez-vous ressenti des difficultés en tant que femme dans ce milieu ?
    -Je ne me suis jamais préoccupée de cela ! Quoique j’en ai entendu…
    Il y avait certainement quelques préjugés. Il y a toujours des choses étranges, on ne sait pas vraiment.
    Le mot « compositrice » n’existait pas encore, il appartient à ce siècle. Avant on disait uniquement « compositeur ». J’ai quand même eu plus de cinquante commandes, sans compter les demandes…
    -Portez-vous un intérêt à l’émancipation des femmes dans la sphère artistique ?

    -Hmm, je pense qu’il faut se considérer comme compositeur, peu importe le sexe. Un jour, lors d’un concours, j’ai présenté une de mes oeuvres, c’était en Allemagne. Que des hommes dans le jury. L’un d’eux m’a dit en allemand : « aber das is nicht schlecht für eine Frau ! (mais ce n’est pas mauvais pour une femme) » … J’ai un livre que vous connaissez peut-être : Jacqueline Fontyn, Nulla Dies sine nota.

    -Avez-vous quelque chose à ajouter ?
    -Si je peux me permettre ceci : Je me considère comme la meilleure compositrice de Limelette ! (rires)

    À la fin de l’entretien, Mme Fontyn nous offre sa biographie et quelques partitions de ses compositions, puis un délicieux jus de pommes « fait maison » (avec les pommes de son jardin). Le salon cache un piano à queue, couleur bois, sur lequel la partition des préludes et fugues de Bach domine le pupitre.
    La compositrice joue un peu de Bach tous les jours ; aujourd’hui le Prélude et Fugue en do mineur !

    Entretien réalisé par Juliette Recasens et Julie Rozé