Une tribune de Julie Rozé,
fondatrice du Musique Femmes Festival
et cofondatrice de l’asbl Compositrix
Qui peut nommer le nom d’une seule compositrice ?
Tout le monde connaît Mozart ou Beethoven, personne ne connaît (Cécile) Chaminade ou (Marianna) Martinez.
Ce mois de mars 2026 à Bruxelles, plusieurs salles programment des compositrices. Bozar, Flagey, l’atelier Marcel Hastir, le Music Village proposent des concerts consacrés tout ou en (petite) partie à des compositrices comme Nadia et Lili Boulanger (à Bozar le 8 mars), Cécile Chaminade (à Bozar le 15 mars) Rebecca Clarke (à Flagey le 22 mars). Découvrez notre compilation des concerts coup de cœur ici.
Cette programmation encourageante, due à la Journée internationale des droits des femmes le 8 mars, est-elle significative ? Si le féminisme est une notion dont on a l’impression qu’elle infuse la société, est-ce réellement suivi d’effets dans le domaine de la musique classique ?
Si on se fonde sur le rapport de Scivias 2025, seulement 8% des œuvres programmées dans les grands festivals de musique classique à contemporaine en Belgique sont des œuvres de compositrices. Scivias a été fondée en 2019 à l’initiative de sept organisations actives dans la musique en Fédération Wallonie-Bruxelles pour inspirer un changement dans la représentation des personnes sexisées dans le secteur musical en Fédération Wallonie-Bruxelles.
Et ce rapport note un léger recul par rapport à 2024. Une évolution négative constatée d’ailleurs dans tous les domaines musicaux :
“En 2025, la présence des personnes FINTA (femmes, intersexes, non-binaires, transgenres et agenres) sur les scènes des festivals belges a reculé de 0,3 % par rapport à 2024. Une évolution négative, qui témoigne d’un essoufflement préoccupant après quelques années de progression trop timide.” “…(la place) des compositrices jouées baisse de 1,9% par rapport à 2024.”³
Le 8 mars a longtemps été un non évènement pour les salles traditionnelles. Ainsi, le 8 mars 2023 à 20h, Bozar programme Mozart et Strauss. Le 8 mars 2024 à 20h, Rachmaninov et Brahms, et le 8 mars 2025 à 20h, Mahler. Enfin, le 8 mars 2026, un dimanche après-midi à 14h, Nadia Boulanger est programmée ! Nous ne pouvons qu’espérer que c’est le début d’une nouvelle ère de programmation qui inclurait les compositrices au même titre que les compositeurs. Malheureusement, il faut s’armer de patience pour trouver un nom de femme parmi les programmes classiques des grandes salles, et pour reprendre la conclusion que tire Scivias, sans volonté politique, il est probable qu’une équité des genres dans ce domaine restera un vœu pieux.
Des initiatives en faveur de la présence des compositrices dans la musique classique voient de plus en plus le jour en Belgique, mais portées par de petites structures de programmation. Les concerts Escapades (Music Project for Brussels) ont fait un concert dédié aux compositrices en mars 2023, Chamber Music for Europe également en novembre 2023, j’ai moi-même initié un collectif qui leur est consacré, “Compositrix” constitué en ASBL depuis 2024, ainsi qu’un festival “Musique Femmes Festival”, créé en 2023… Ces initiatives ne peuvent être prises en compte par le rapport de Scivias car bénéficient de moins de 10 000 euros de subside de la part de la Fédération Wallonie-Bruxelles.
J’aimerais mentionner au passage que pas un de ces concerts ou de ces festivals ne ressemble à un autre. Et qu’ils sont tous de grande qualité. À ceux qui en douteraient, il faut l’assurer : il y a de la matière à faire de magnifiques concerts avec des œuvres de compositrices.
Pourquoi donc cette frilosité de la part des festivals de grande envergure ? Pourquoi ce pourcentage à un seul chiffre ?
Le goût du public peut-être ? Puisque qu’on a tendance à aimer ce qu’on connaît, celui-ci est logiquement attiré par les œuvres célèbres, et il faudra sans doute des années pour qu’un mélomane puisse reconnaître une œuvre d’Amy Beach (1867-1944) ou de Germaine Tailleferre (1892-1983).
Certes, les compositrices actuelles sont programmées et reconnues dans quelques festivals et certains concerts avant-gardistes. Il y a des gens pour dire que mieux vaut se concentrer sur elles, et tant pis pour leurs non-illustres prédécésseuses.
Mais jeter aux oubliettes des génies féminins, c’est prendre le risque de piétiner la fibre créatrice de tout un genre. Car ces compositrices du passé, malgré le fait qu’elles étaient souvent épouses et mères, malgré le peu de lumière qu’on leur a accordé de leur vivant, ont trouvé la force d’écrire des sonates et des concerti. Faudrait-il les laisser croupir encore dans les caves de l’universel ? L’inconscient collectif, influencé par des siècles de domination masculine, nous dit : les femmes ne peuvent pas créer d’œuvres artistiques, elles donnent déjà la vie; elles ne peuvent pas prétendre au “génie” – terme inventé fin XVIIIe siècle.
Jacques Brel disait : “L’homme est un aventurier. Les femmes sont immobiles, elles veulent nous prendre au piège, elles veulent pondre un œuf » Cette phrase nous renseigne sur deux choses : l’image que la société dans laquelle Jacques Brel évoluait renvoyait des femmes; et le fait que les musiciens, si géniaux soient-ils, ne sont pas toujours très progressistes. Ils ont donc pu freiner, inconsciemment ou non, l’ascension de leurs collègues femmes. Car des femmes aventurières, des femmes qui voyagent, qui bougent et qui créent, il y en a plein, il y en a eu plein, il y en aura plein. Ne pas le voir, c’est faire porter à la moitié de la population un corset bien serré. Ce même corset qu’elles ont jeté au début du siècle dernier !
Les œuvres de femmes ne sont pas moins bien que celles des hommes au motif qu’ils auraient une supériorité quelconque dans le domaine de l’Art. La seule supériorité dont ils ont bénéficié jusqu’à présent a été celle du temps imparti: l’homme a pu être tout entier dévolu à son travail car à côté de lui la femme s’occupait de la basse intendance chronophage (ménage, cuisine, enfants en bas âge).
Ce temps-là, on l’espère, s’éloigne de jour en jour. On espère fort qu’il ne reviendra pas. Un des moyens de lui dire adieu est peut-être de laisser au génie féminin – à commencer par le génie musical – la place qu’il mérite.
Julie Rozé
Fondatrice du Musique Femmes Festival et cofondatrice de Compositrix ASBL












































































