En septembre 2025, Amélie Georges et Juliette Recasens ont eu la chance de rencontrer Fanny Libert chez elle et de lui poser quelques questions sur ses pratiques liées à la composition. Fanny Libert est une des compositrices programmées lors du Musique Femmes Festival 2025.

Le Collectif Medusa lui a en effet commandé un cycle de mélodies. L’œuvre, qui sert de fil rouge au récital « in my room », est articulée autour de la figure d’Emily Dickinson (1830-1886), poétesse américaine ayant vécu en réclusion totale pendant les vingt dernières années de sa vie. Ayant effectué une sélection dans ses poèmes et textes épistolaires, la pièce abordera les thèmes de la folie, de la solitude et de l’enfermement.
Pour en revenir à notre interview, après avoir fait connaissance sur sa terrasse, une pluie torrentielle nous a forcées à nous abriter. Elle nous reçoit dans son salon, richement décoré de tableaux colorés.
INTERVIEW
Le souvenir d’un premier désir de composer ?
Avant les cours, les formations, il y a l’enfance, le piano chez nous et mon père compositeur. J’ai eu comme beaucoup d’enfants le réflexe d’aller vers l’instrument et d’improviser. Et finalement, entre la composition et l’improvisation, le chemin est limpide, faire des choix et fixer des idées. J’ai commencé ce processus en retenant par cœur mes premières compositions puis mon père les notait. Par la suite, souhaitant avancer dans ce domaine, j’ai suivi des cours de piano, d’écriture puis de composition. L’élan de chercher des sons, d’en préférer certains et de les organiser, tout cela appartient d’abord à l’enfance.
Ton parcours ?
J’ai suivi des cours à l’Académie d’Etterbeek avec une professeure de piano elle-même compositrice et improvisatrice, Paula Defresne. Nous prenions du temps pour regarder mes pièces, j’ai eu mes premiers retours sur mes compositions. Par la suite, au Conservatoire de Bruxelles, j’ai suivi les cours du pianiste Boyan Vodenitcharov, également compositeur. Il m’a soutenue, autant dans l’apprentissage du piano que dans mon désir de composer et j’ai ainsi pu suivre un double-cursus. Je me suis inscrite chez Claude Ledoux en composition au Conservatoire de Mons. Chacun m’apportait des réflexions différentes sur la musique et cela me permettait de trouver un bel équilibre tout au long du cursus. J’ai réussi à jongler avec les matières en gardant plusieurs projets en parallèle. A certains moments, je me suis davantage consacrée au piano, à d’autres sur la composition tout en prenant des libertés avec mes professeurs, afin de m’organiser au mieux avec le temps.
Peux-tu nous parler
de belles expériences passées ?
On peut avoir de belles expériences dans plusieurs étapes de la création, autant dans le plaisir de l’écriture solitaire que dans les répétitions avec les interprètes ou les concerts. Il y a de nombreuses phases dans le processus de création de l’œuvre. Finalement, les moments les plus forts sont peut être, pour moi, quand nous parvenons à un échange profond avec les instrumentistes et que je peux découvrir avec elles et eux qu’on peut se surpasser ensemble. La sensation de découverte est vraiment importante, que ce soit dans la solitude ou bien dans les échanges mais quand il y a un plaisir partagé, cela donne du sens aussi à la pratique. Les liens, les amitiés musicales donnent des expériences très épanouissantes.
Interprètes-tu certaines de tes pièces ?
Peu en fait, alors qu’enfant c’était uniquement le cas !
Quand il s’agit de pièces pour piano, je les joue mais j’écris surtout pour d’autres instruments. Ce serait organiser le temps différemment que d’écrire pour moi, mais j’aimerais beaucoup le faire car je joue moins et ça me manque ! J’ai déjà joué dans une pièce de musique de chambre, toutefois je trouve cela très délicat d’avoir les deux casquettes car jouer tout en ayant une écoute globale, le recul nécessaire pour entendre et réagir, pour modifier l’écriture tout en étant soi-même dans le jeu, alors qu’il s’agit d’un équilibre sonore différent… Tout cela est compliqué à gérer.
Le piano a t-il un impact sur tes compositions ?
Oui. Je pense que tout ce qui passe dans le corps a un impact sur la pensée musicale. J’essaie de rentrer dans la pensée instrumentale des instruments pour lesquels j’écris. Ça m’arrive de me dire – « Ah, là je pense clavier! ».
Je pense malgré tout que cela amène des choses intéressantes de penser à la manière d’un claviériste pour des instruments qui ne le sont pas.
Mieux on connaît l’instrument pour lequel on écrit et plus on a un rapport physique avec celui-ci, plus la musique qu’on écrit est naturelle et confortable à jouer.
Peux-tu nous parler de tes influences ?
De ta rencontre avec l’électronique ?
L’électronique, en terme d’outils, permet énormément mais ça peut sembler aussi déroutant car on a une possibilité infinie. Cela génère plein d’envie, c’est ça qui est génial. J’était contente d’être avec Quentin (Meurisse) pour comprendre l’aspect pratique mais c’est clair que ça amène ailleurs et permet de penser l’écriture instrumentale différemment, quand on pense électronique et transformation du son. Puisque le rapport au son évolue, on essaie de fondre les deux (sons électroniques et sons acoustiques), de rendre les barrières plus poreuses. C’est un monde en tant que tel.
Comment tu te situes-tu
parmi tous ces courants ?
J’essaie de faire abstraction des catégories, bien souvent trop « séparées » les unes les autres, de ne pas mettre le focus sur quelle langue je parle mais de me demander ce que je veux dire, alors la langue devient un outil, l’esthétique découle de ce que je veux dire. Toutefois, c’est presque des parasites mentaux de « s’entendre sonner comme …» !
Peux-tu nous parler de tes influences littéraires, artistiques ?
La littérature principalement. Toute forme d’art ou de vie est un terrain fertile à l’imagination, quelque chose me marque et donne un élan. Je ne me sens pas influencée par un courant spécifique.
Une œuvre dans toute l’histoire de la musique ?
Je ne sais pas répondre !
Que cherches-tu à transmettre
à travers tes œuvres ?
Je recherche dans des zones qui sont très intimes, ces espaces là me donnent envie de créer mais la part de ce qui est transmis et de comment c’est transmis est un facteur difficile à contrôler. Souvent, il arrive que les gens me parlent des choses différentes de ce que j’y ai vu…
Ce qui importe c’est : pourquoi les choses me touchent ? Et le matériel qui permet cette transmission, c’est le son, mais il n’y a pas de message spécifique.
Selon toi, quels sont les enjeux esthétiques
de la musique actuelle ?
C’est une période où les choses se fondent et se lient, entre autre du fait de la musique électronique et du fait de compositeurs et compositrices qui viennent d’univers très différents. Cela se voit dans les classes de composition, on peut venir d’univers très éloignés, techno, punk, informatique, métal… Les esthétiques se brouillent du fait de ces rencontres, les pensées, les publics (parfois) se croisent, c’est confondant !
Quels seraient tes conseils
à de jeunes musicien.ne.s ?
En terme de méthode, ça dépend fort du projet sur lequel je travaille, il y a aussi des choses qui sont de notre ressort est d’autres non (temps de répétition, lieu de concert, investissement des personnes pour qui on écrit). Selon les pièces que j’écris, les méthodes sont complètement différentes. Il y en a qui sont très « dans le corps », dans le jeu instrumental et d’autres davantage liées à des pensées abstraites et par conséquent à l’origine d’un travail de table et de réflexion. La méthode varie fort, mais ce qui aide, c’est d’ancrer le pourquoi.
Finalement il y a un aller-retour entre – Qu’est ce que je cherche dans cette pièce ? -et le développement musical, qui parfois s’en écarte (et c’est aussi très chouette d’être déroutée dans cet aller-retour, entre le laisser-aller du son, et la réflexion). Quand je suis que dans la matière sonore, il y a un moment donné où j’ai le vertige, il y a une crise de sens et cet aller-retour est rassurant.
Te présentes-tu comme une compositrice ?
Oui, c’est mon métier principal, même s’il y a toujours la nécessité de jongler avec les métiers de l’éducation pour vivre !
Tes modèles ?
On voit à quel point la vie des compositrices du XIXe siècle est marquée par une réalité complexe. Mais ce qui m’a profondément marquée, dans cette idée de « modèles », vient d’un reportage Arte sur les femmes dans la musique électronique. A l’époque où on voit l’apparition des synthétiseurs modulaires, on voit ces créatrices dans un champ de liberté immense. Elles disent : là, nous n’avons pas de professeurs ou d’hommes qui nous disent quoi faire. Finalement, elles explorent ! Il y a une puissance qui en sort et qui est très inspirante.
(Virginia) Woolf parle de ça dans l’écriture – Est-ce qu’il y aurait une forme littéraire différente, dans un rapport au temps par exemple, une forme plus féminine?
Elle dit qu’elle ne se retrouve pas dans le roman ou dans la poésie, pour elle, il s’agit de formes d’hommes. Dans son livre Une chambre à soi, elle dit également, en citant un critique : « J’ai vu une pièce de femmes, c’est mignon c’est presque bien fait mais on dirait un chien qui se met debout sur deux pattes et qui essaie de jouer à l’humain et elle dit c’est choquant bien évidemment mais d’un certaine manière, oui elle joue à l’homme. »
Elle explore cette démarche de trouver une forme à elle, sa forme artistique et je trouve qu’il y a aussi cet aspect là dans ce documentaire. Il ne faut pas seulement être élève et rentrer dans un cadre essentiellement masculin parce que tous nos professeurs sont des hommes et que tous nos jurys sont des hommes.
Est-ce qu’être femme a un impact
sur ton travail ?
On me contacte beaucoup en me disant « On cherche des jeunes compositrices ». J’essaie de ne pas me laisser envahir par ces pensées, mais évidemment c’est une question qui est là de manière sous-jacente. Il est important de chercher l’équilibre et de rétablir une balance. Toutefois… Ce qui serait bien, c’est que quand un programmateur vous contacte ou bien un instrumentiste, de commencer par dire « j’aime bien ta musique et c’est pour ça que je te contacte » et pas seulement je cherche une compositrice, là on se sent un peu…
A ton avis, il y a davantage d’étudiantes
en composition aujourd’hui ?
Entre aujourd’hui et quand je suis entrée dans la classe de composition, j’ai la sensation qu’il y a plus de femmes. J’ai eu des échos de profs qui m’ont dit que pendant des années, il n’y avait que des hommes et eux aussi remettaient en question dans leur apprentissage, se demandant si ce n’était pas un réflexe d’homme de dire telle remarque, serait-ce une vision masculine? Etc.
D’ailleurs, un de mes professeurs sentait qu’il communiquait plus facilement avec les étudiants hommes car le monde de référence était le même. Ça le surprenait aussi. Il y a davantage de visibilité et une attention à la parité comme des évènements qui leurs sont consacrés.
Dans l’enseignement je n’ai eu que des hommes, professeurs et jurys. Tous les référents et de qui j’attendais de la valorisation étaient des hommes. Au point de me demander si je valoriserais autant les retours d’une femme.
Quel message proposerais-tu
aux jeunes générations de compositrices?
Prendre des libertés, sortir de la case d’élève, s’autoriser à sortir de cette case, se souvenir de ce qu’on veut faire – soi.
Peux-tu nous dire quelques mots
sur la pièce qui sera jouée au MFF ?
Il s’agit d’un cycle de pièces sur des poèmes d’Emily Dickinson composé pour le Collectif Medusa, Sonia Lardy et Quentin Meurisse. La première pièce reprend un poème avec des thématiques récurrentes chez Dickinson, l’éblouissement et l’éclipse. Elle (E. Dickinson) a eu un choc, elle a été éblouie et elle est restée enfermée chez elle toute habillée de blanc, ce clair-obscur m’a intéressée musicalement. C’est une pièce qui regroupe deux poèmes qui vont se croiser et explorer ces thématiques. La deuxième décrit une scène où elle a une pierre, un bijou dans les mains, et la pierre disparait, elle en veut à ses doigts ! Ce sont de très beaux petits poèmes et des pièces ludiques et interactives entre les deux interprètes.
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Montage – Juliette Recasens.

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